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Nouveaux penseurs de l’Islâm dites-vous ?

 

Monsieur le Directeur de la rédaction du journal Le Monde – Paris.

  Dans votre supplément Le Monde 2 du 9 juin 2007, vous avez publié une enquête sur ceux que vous appelez « les penseurs d’un Islâm moderne » en donnant la parole à certains d’entre eux ou en citant les opinions de certains autres. Ces penseurs expatriés, venus d’horizons et de milieux divers partagent tous un point commun : la prétention de vouloir réformer l’Islâm. Rien que cela. A ce sujet, nous vous envoyons ces précisions qui, nous l’espérons, seront publiées dans une de vos prochaines éditions.

 Tout d’abord, nous aimerions faire une remarque préliminaire sur l’amalgame injuste qui entoure les mots « réforme » et « réformateur »en Islâm. En effet, le terme de réforme et la mission de réformateurs ne sont pas étrangers à la pensée de l’Islâm, puisque un hadith du Prophète (qsssl) dit : « Au début de chaque siècle, Dieu envoie à cette communauté un réformateur pour adapter sa religion aux circonstances de son époque ». C’est en cela que consiste l’idjtihâd. Les réformes sont admises en Islâm, sans toucher aux principes fondateurs et aux dogmes établis. Tout au long de son histoire, l’Islâm a connu des réformateurs illustres qui ont su adapter les principes de l’Islâm aux exigences de leur temps. On peut citer quelques savants et grands imams comme Al-Ghazalî, Ibn Rochd, , Ibn Taymiyya, Ibn Khaldoun et, plus près de nous, Mohammed Abdoû, Mohammed Iqbâl, Ben Bâdîs et bien d’autres.

 Ces savants éminents ont fait l’effort de réflexion (idjtihâd) prôné par l’Islâm, tout en restant fidèles à ses grandes lignes indiscutables. Sans cela, toute religion se pervertit ou devient un ensemble de rites et de mythes dépourvus de signification. On a tendance parfois à oublier que le philosophe Ibn Rochd que l’auteur de l’enquête de votre supplément veut présenter comme le précurseur de ces néo-penseurs était un juriste malikite et avait exercé comme grand cadi (juge) à Cordoue. Il était aussi un spécialiste d’Aristote et de la philosophie grecque. Il n’a jamais mis en opposition la foi et la raison et n’a pas été non plus un libre-penseur anticonformiste comme le prétendent à tort certains orientalistes mal informés ou malintentionnés. Au contraire, il était pour la conciliation harmonieuse entre la foi et la raison tout en gardant à chacune son autonomie respective.

 Avec ces néo-penseurs autoproclamés, il ne s’agit plus simplement de réformes au sens islamique du terme, mais d’une volonté délibérée de refonder l’Islâm sur de nouvelles bases empruntées à l’Occident qui a perdu ses valeurs en grande partie. Cela revient, en somme, à pervertir l’Islâm pour le rendre politiquement correct aux yeux de ses contradicteurs. Il faut le dire clairement, ces néo-penseurs sont des partisans avoués ou non de la notion de laïcité, totalement étrangère à la pensée de l’Islâm authentique. Une telle tendance apparaît nettement dans la déclaration de l’un d’eux lorsqu’il dit : « le Coran a prescrit le voile pour protéger la femme. Aujourd’hui, c’est l’école qui la protège ». Cet homme semble oublier que l’un des principes de la laïcité consiste justement à respecter les libertés individuelles et que le droit de porter le voile en est une. Si l’Islâm recommande le voile, il laisse les croyantes libres de leur choix. Quant à l’école, elle a pour rôle de répandre l’instruction et non de combattre telle ou telle religion.

 Eloignés de leur civilisation d’origine, ces penseurs ont choisi purement et simplement, pour la plupart, de vivre en Occident. Ils sont une minorité étrangère soucieuse de se faire accepter à tout prix dans le pays qui lui a donné asile. Certains d’entre eux vont même plus loin : ils veulent emprunter les procédés propres à une autre religion, pour les imposer à l’Islâm. Dire par exemple « qu’il faut appliquer au Coran les mêmes méthodes de lecture que les chrétiens ont appliquées à l’Evangile », revient tout simplement à assimiler l’Islâm au Christianisme ! Les chrétiens accepteraient-ils d’adopter les méthodes d’exégèse de l’Islâm à leurs textes sacrés ? L’Islâm a son originalité comme le Christianisme a la sienne. Tel est le sens de ce verset du Coran : « Vous avez votre religion et j’ai ma religion ». (s.109, v.6).

 Le Christianisme a vécu une opposition entre la raison et la foi, au point où il a été réduit à accepter malgré lui, une séparation entre l’Etat et la religion. Les cas célèbres de Galilée et de Michel Servet nous rappellent combien cette opposition était acharnée en Occident. L’Islâm n’a rien connu de tel. Vouloir appliquer le principe de laïcité à l’Islâm est un non sens. Mais au fait quelles sont donc ces méthodes de lecture que l’on veut faire appliquer au Coran ?

 Pour l’un de ces penseurs, « le discours religieux est une donnée linguistique » ; par conséquent « il nous faut étudier les circonstances historiques de la production de ce discours ». C’est là une parole cachant un dessein inavoué, pour reprendre la célèbre formule de l’imâm ‘Alî. Ces circonstances historiques, les savants de l’Islâm en ont tenu compte, tout naturellement, à chaque époque. Il suffit de lire les œuvres de Tabari et de Mohammed Abdou pour s’en convaincre. Une telle orientation remettrait en cause tous les commentaires coraniques hérités de plusieurs siècles de savoir et d’analyses.

Une autre thèse de ces penseurs ne peut être acceptée. Elle consiste à considérer le texte coranique comme un texte ordinaire, alors que pour la majorité des musulmans, il est sacré. Il faut remarquer que la profession de foi en Islâm atteste l’unicité de Dieu, d’une part, et la mission du Prophète de Dieu (qsssl), d’autre part. Si on ne croit plus au caractère sacré du Coran, cela revient à rejeter la profession de foi et à nier la mission du Prophète qui a reçu le texte révélé. Quant à dire que le Coran est seulement un livre culturel, c’est le réduire pratiquement à un texte littéraire ou historique. Quel musulman instruit et croyant pourrait-il accepter cela ? Si le Coran contribue en grande partie à la culture des fidèles, il n’est pas que cela. Il est une source d’inspiration et un guide pour l’ensemble des adeptes de l’Islâm.

 Cependant, l’idée commune sous-jacente à tous ces discours, c’est la revendication d’une laïcisation de l’Islâm, à l’occidentale, par ces penseurs qui ont coupé le lien ombilical avec leur civilisation d’origine. A l’exception d’un petit nombre dont la sincérité de la quête ne saurait être mise en doute, bien que reposant sur des postulats peu consistants, la plupart de ces penseurs n’ont plus rien à voir avec les valeurs de l’Islâm, partagés par plus d’un milliard de musulmans à travers le monde. Que veulent-ils donc réformer et qui leur a confiés cette mission ? Les thèses qu’ils soutiennent heurtent de front les textes fondamentaux de l’Islâm. C’est pourquoi, à part une petite minorité occidentalisée, ces thèses ne trouvent aucun répondant parmi la très grande majorité des musulmans et musulmanes qui restent  profondément attachés à leurs valeurs spirituelles, façonnées par l’Islâm depuis des siècles.

 En réalité, l’Islâm ne peut être réformé et rénové que de l’intérieur et par ses propres savants et penseurs authentiques, reconnus par la majorité du monde musulman. Peut-on imaginer un seul instant que d’anciens prêtres ayant abandonné l’Eglise catholique (défroqués) puissent représenter l’Eglise ? Pourtant, c’est procédé que l’on veut appliquer pourtant à l’Islâm !

 L’enquête de votre journal se termine par une expression poétique de l’un de ces penseurs qui dit en parlant de leur mouvement : « C’est comme le printemps : toutes les fleurs éclosent en même temps », cela nous fait penser à un verset significatif du Coran qui dit : « L’écume inconsistante se dissipe, tandis que ce qui est utile aux hommes reste fixé dans la terre » (s.13. v17).

 

Alger, le 28/09/2007

                                La cellule de communication          

                                 du Haut Conseil Islamique