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CONFIDENCES DE CHIKH BOUAMRANE,

Président du Haut Conseil Islamique

Octobre 2004


Ancien ministre de la Communication et de la Culture, Chikh Boumrane est président du HCI depuis le 31rnai 2001. Titulaire d'un Doctorat de Philosophie à IJI Sorbonne, il a publié une dizaine d'ouvrages et traductions sur la liberté humaine, la pensée islamique ou encore J'Emir Abd el Kader.

Quelle est la position du Haut Conseil Islamique sur l'avant-projet de réforme du Code de la Famille?

Elle tourne autour de trois points: le tutorat, la polygamie et le divorce. Pour nous, la question du tuteur est un faux problème. En islam, le tuteur n'a pas de pouvoir contraignant. 11 ne peut pas empêcher le mariage, il donne simplement son avis. Nos références sont coraniques. Le Coran est essentiel, il prime sur les hadith qui eux commentent le texte sacré.

Que se passe-t-il si le tuteur ne donne pas son accord au mariage? L'union peut-elle être célébrée ?

Bien sûr. Pourquoi veut-on supprimer le wali si son avis n'est pas contraignant? On ne peut pas empêcher le jeune homme ou la jeune femme de se marier contre son gré.

Vous êtes donc pour le maintien du tuteur?

Puisqu'il ne dérange personne! Le wali est une autorité morale, qui représente l'honneur de la famille. Vous avez des enfants, vous avez bien le droit de les conseiller. S'ils ne suivent pas vos conseils, ils en sont les seuls responsables Un verset coranique stipule qu'aucune âme n'est responsable des actions d'une autre. On ne sait pas assez que l’islam est intransigeant sur la liberté individuelle, Il n'y a pas de responsabilité collective.

Qu'en est-il de la polygamie?

Le Coran l'a restreinte à l'extrême: « si vous craignez d'être injustes envers vos épouses, contentez vous d'une seule. Mais vous ne pourrez pas être juste. » Un hadith le confirme en disant qu'un homme ne peut avoir deux cœurs. La po1ygamie n'est pas seulement coranique, elle est aussi biblique. Souvenez-vous du prophète Souleymane (Salomon) dont il est écrit qu'il avait « un certain nombre de femmes », dont Sarah et Agar. Mais l'islam ne permet pas la polygamie de façon arbitraire. Selon notre Ijtihad, notre effort d'interprétation, nous suggérons la polygamie, mais dans deux cas uniquement: si la première femme est atteinte d'une maladie qui ne lui permet pas d'assumer ses charges de maîtresse de maison, ou si elle n'a pas. d'enfants - et vous savez que la philosophie de la famille en islam c'est d'assurer la continuité de l'espèce, le mari peut là aussi prendre une deuxième épouse. S'il y a accord entre les parties, il n'y a pas de problèmes, mais interdire la polygamie, c'est sortir de l'islam, comme l'ont fait la Turquie et la Tunisie.

Et pour le divorce?

Cela relève du droit positif. Pour les femmes divorcées avec enfants, il faut obliger le mari à loger la mère et les enfants. et à leur donner une pension suffisante. il faut qu'ils aient un minimum pour vivre; une somme que doivent établir les juristes et les économistes, une sorte de RMI Ce sont des principes généraux. Quant aux femmes divorcées sans enfants, c'est à l'Etat de les prendre en charge. Le Ministère de la Solidarité peut s'en occuper. trouver un emploi, un logement à ces femmes. Et si elles veulent se remarier, c'est leur droit.

Finalement vous n'êtes ni pour ni contre le projet de réforme?

Non. Nous sommes pour le juste milieu. Nous sommes une communauté médiane comme disait Jacques Berque, contre les extrémistes. Ceux qui veulent abroger. et ceux qui veulent maintenir le texte tel quel. En clair, nous sommes pour le maintien du tuteur, pour la restriction de la polygamie, et pour le logement de la femme divorcée avec ses enfants. Et si cette dernière n'a pas de ressources, l'Etat doit subvenir à ses besoins. Ce sont des questions de bon sens.

Le projet de réforme est-il contraire aux principes de la charia?

II ne faut pas faire d'amalgame. Ce qui est contraire aux principes de la charia, c'est la question du tuteur. Cette question est traitée dans les textes sacrés. Pour le reste, les lois sont faites pour évoluer. Celles de Dieu doivent être adaptées à chaque époque. Un hadith affirme qu'au cours de chaque siècle, Dieu dote la communauté de l'islam d'un rénovateur qui réinterprète la religion en fonction des circonstances de temps et de lieu. Les textes doivent être adaptés à. chaque époque. C'est le principe de 1'ijtihad, l'effort personnel de réflexion et d'adaptation.

Pensez-vous que le texte a des chances de passer au Parlement?

Je suis incapable de prophétiser. Les députés sont imprévisibles. Les partis aussi. Mais face aux conflits, je souhaite pour ma part qu'on arrive à un compromis. Compromis ne veut pas dire compromission, mais une solution équitable qui satisfasse toutes les parties.
 

Propos recueillis par Aida TOUIHRI