Forum d’El
Moudjahid
le Mercredi 12 novembre 2003
Le président du Haut Conseil Islamique, Bouamrane Cheikh , invité du
Centre de presse d’El Moudjahid
“L’islam est porteur d’une civilisation à l’échelle universelle”
Face à un large parterre de diplomates, de représentants de missions
diplomatiques, de représentants d’institutions nationales et
internationales, de la presse, le président du Haut conseil islamique
(HCI), bouamrane Cheikh , a assuré une conférence-débat sur le rôle et la
place de l’islam dans le monde, les minorités musulmanes dans les pays
occidentaux, le dialogue des civilisations et des religions, le code de la
famille en Algérie et les nécessités de la réforme.
Le président du HCI a rappelé en préambule les activités de l’institution
qu’il dirige, qui consiste en la réalisation d’études, l’organisation de
journées d’étude et de symposiums, dont le dernier en date sur Malek
Benabi. Le but du HCI, rappelle Bouamrane Cheikh , est de faire connaître
l’islam dans sa réalité.
Evoquant les amalgames entre islam et violence, le président du HCI relève
que lors de la conférence de Strasbourg (France) avec pour thème Religion
et Paix, on n’a pas abouti à quelque chose de cohérent, suggérant que les
positions des congressistes étaient restées trop éloignées les unes des
autres. Le dialogue ce n’est pas cela, relève Bouamrane Cheikh, non sans
amertume dans la voix.
Soulevant la question du dialogue entre les civilisations, le président du
HCI fait part de l’important colloque tenu en France dans le cadre de
l’Année de l’Algérie en France, sur l’Emir Abdelkader. Ce symposium a
permis de réhabiliter les faits.
Des échanges importants
Le président du HCI a évoqué ensuite son voyage aux Etats-Unis où, dit-il,
il a pu rencontrer des représentants d’organisations islamiques et
associations musulmanes très actives sur le terrain.
Le président du HCI en a retiré, selon son aveu, au lendemain du voyage,
la conviction que le peuple américain est ignorant des choses de l’islam,
mais fait remarquer qu’il y a des échanges qui se maintiennent. Bouamrane
Cheikh relève que les annales d’un colloque tenu sur le dialogue des
civilisations est sous presse.
Le président du HCI en vient ensuite à évoquer le code de la famille et
les débats actuels autour de ce dossier qui suscite beaucoup de
polémiques. Le HCI, dit-il, participe à la commission de réflexion
installée récemment par le ministre de la Justice, avec deux délégués.
Bouamrane Cheikh formule le vœu qu’un consensus se dégage des travaux de
cette commission.
Divorce et tutorat
Deux questions essentielles apparaissent, relève-t-il : celle concernant
le divorce et la seconde le tutorat. Concernant le divorce, le président
du HCI fait remarquer que la femme divorcée peut, selon la loi, se
remarier sans le consentement de son tuteur mais, remarque l’orateur, on
ne peut oublier les pesanteurs sociologiques.
sur la question concernant les amalgames entre terrorisme et islam, le
conférencier note que les nations unies n’ont jamais pu définir le
terrorisme. Le président du HCI rappelle qu’il y a la légitime défense qui
est le propre de celui qui est agressé et opprimé et la violence gratuite
qui est condamnée. L’islam considère que l’humanité descend d’un même
ancêtre et recommande à ses adeptes de combattre ceux qui usent de
violence gratuite et de défendre la dignité humaine.
Nos frères en Palestine défendent leurs terres, leurs Lieux sacrés et leur
dignité et nous, en tant que musulmans, et au nom de l’islam, sommes avec
eux car ils sont dans leur droit qu’ils défendent face au terrorisme et
nous combattons le terrorisme car c’est une effroyable injustice qui est
faite à l’être humain. chaque pays est en droit, souligne l’orateur, de se
défendre contre l’agresseur. la chariaâ prône la punition des criminels
après l’établissement de la preuve.
Des préjugés tenaces
Le président du HCI a déploré les préjugés qui se sont faits jour au
lendemain des tragiques événements du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.
Nous devons toujours opposer la bonne parole à ces agressions.
Revenant sur la Palestine, l’orateur regrette que certains pays
occidentaux n’arrivent pas à comprendre cette réalité qui oppose la
légitime défense qui est le fait des Palestiniens et la violence
terroriste que le peuple palestinien rejette avec force. Comment peut-on
expliquer alors, relève Bouamrane Cheikh , le combat mené par les Français
contre l’occupant allemand, la guerre de Sécession aux Etats-Unis,
l’Irlande où une guerre sanglante oppose depuis des décennies catholiques
et protestants, la question basque en Espagne. Est-ce que cela s’apparente
au terrorismec s’interroge Bouamarane Cheikh .
Les trois religions monothéistes ont la même conception sur la question de
la violence.
Ce qui est déplorable, c’est que l’on donne dans les sociétés
occidentales, une fausse connotation du djihad en islam.
Les 10 Commandements
Les 10 Commandements se retrouvent dans tous les textes religieux, ceux
des religions monothéistes. Même le bouddhisme se retrouve, relève
l’orateur sur ce problème d’éthique universelle.
L’Islam en tout cas est fermement attaché au concept de légitime défense.
Il rejette donc la violence gratuite, certains chefs d’Etat intelligents,
relève le conférencier, se sont penchés sur les causes du terrorisme qui
ont pour nom pauvreté, chômage, exclusion, occupation étrangère, et dont
les victimes veulent se débarrasser. Bouamrane Cheikh fait état de
rencontres avec les représentants de médias occidentaux et les polémiques
qui ont suivi à propos de la définition du terrorisme, relevant le manque
de clairvoyance de ses interlocuteurs.
Le fatalisme, ce n’est pas cela l’islam
Le fatalisme (mektoub) ce n’est pas cela l’Islam relève le président du
HCI en répondant à ceux qui accusent la société islamique de fatalisme.
En Islam chacun est responsable de ses actes dit-il, c’est cela l’Islam,
le dialogue entre les cultures peut corriger les visions erronées
développées sur l’Islam par les opinions des orientalistes.
Revenant dans le débat sur la Palestine suite à une question, Bouamrane
Cheikh répète que les musulmans doivent défendre leurs frères en
Palestine.
Comment aider à être justes ceux qui ne le sont pas, c’est en les
empêchant d’être injustes.
Le président du HCI se référait à ce propos au contenu d’un hadith.
Bouamrane Cheikh revient à la réalité du terrain en ce qui concerne le
conflit en Palestine en rappelant que le rapport de force n’est pas en
notre faveur.
Les Nations-Unies, on l’a vu, n’arrivent pas à se faire respecter. On le
voit pour la Palestine, on le voit aussi pour l’Irak. Cela étant ,les
dirigeants des pays musulmans n’ont jamais cessé de manifester leur
solidarité sous toutes formes à la Palestine.
De nombreuses organisations occidentales, voire des pays occidentaux
aussi. Le problème palestinien est un problème international.
Une paix impossible
Le constat est fait que les adversaires ne peuvent faire la paix. Il faut
donc une force d’interposition. On peut le déplorer bien sûr, mais c’est
la loi du plus fort qui s’applique aujourd’hui dans les relations
internationales.
La “paix” de Sharon reste une paix dictée
Abordant, suite à une question, le code de la famille et la position du
HCI, Bouamrane Cheikh note que le Parlement attend l’avis des spécialistes
réunis dans une commission de réflexion déjà citée.
Le HCI a déjà organisé un colloque sur la question du code de la famille
et publié des annales. Deux ou trois problèmes-clés peuvent être relevés
selon le conférencier :
Abroger le code de la famille, or il s’agit d’une loi de l’Etat qui ne
peut être revue que par une autre loi.
Le droit de garde est le second axe. C’est la mère qui a généralement le
droit de garde.
Ou en cas de divorce, elle perd le bénéfice du logement.
Femme et enfants se retrouvent à la rue alors.
La révision du code doit permettre aux enfants d’obliger le père à leur
assurer le droit au logement.
S’agissant du tuteur qui est le troisième axe dans le sens d’une
éventuelle révision, le fait est que le tuteur ne peut obliger la jeune
fille sous sa garde à prendre le mari qu’elle ne veut pas. C’est un
principe.
Il faut donc lutter contre les pesanteurs sociologiques à travers
l’éducation, la persuasion. On y travaille.
Des concepts figés
L’orateur reconnaît que modifier des concepts restés figés pendant
longtemps est une entreprise très difficile. Tout le code de la famille
n’est pas à jeter concède-t-il pourtant.
Il faut revoir les articles du code qui ne tiennent plus note Bouamrane
Cheikh .
Des théories nous viennent de l’extérieur dit-il aussi. On ne peut prendre
ou cautionner les dérives qui nous viennent de l’Occident.
Cas patent de l’homosexualité par exemple. Le Pape Jean Paul II, le
judaïsme dénoncent cela, relève l’orateur. On ne peut non plus souscrire à
cette liberté effrénée sans sombrer dans l’anarchie.
Ce n’est pas là le sens de notre spiritualité, relève Bouamrane Cheikh ,
ni de notre culture ajoute-t-il.
Evoquant le cas du suicide, il rappelle que cela est condamné par l’Islam,
mais les gens se suicident quand même.
Bouamrane Cheikh avoue que l’on est impuissant face à de telles
situations.
S’agissant encore du code la famille l’orateur note que la révision doit
être réfléchie par des gens qui ont un sens profond de la famille, de
l’équilibre aussi. On ne peut tout jeter.
Il faut échanger des théories et arriver à un consensus.
Concernant la polygamie, l’orateur note, suite à une question, qu’on ne
dispose pas de statistiques là-dessus, concédant qu’il s’agit d’un sujet
qui est parfaitement pris en charge par la chari’a.
Les limites imposées à la chari’a sont très strictes. C’est pour cela
qu’elle n’est pas répandue.
Monogamie et polygamie
La tendance est à la monogamie, mais la loi n’interdit pas la polygamie.
Concernant le dialogue entre les religions, Bouamrane cheikh relève que la
laïcité peut apparaître par certains côtés comme une doctrine d’agression
qui n’admet pas le religieux.
La France est par ailleurs le seul pays d’Europe qui en fait cas (ni en
Allemagne ni en Italie ni aux Etats Unis on ne retrouve de situations
comme en France) débat et polémiques sur le foulard islamique.
Aux Etats-Unis par exemple, la morale publique est laissée à l’initiative
des Eglises relève l’orateur . Concernant la récente interdiction
d’importation des boissons alcoolisées décidée dans le cadre de la loi de
finances 2004, le conférencier relève que les mentalités restent très
difficiles à travailler.
On interdit l’importation de produits alcoolisés, mais on n’en n’interdit
pas la fabrication localement. La consommation est interdite comme le porc
mais on n’est pas responsable des comportements. Le consommateur est
responsable vis-à-vis de la loi en cas d’atteinte à la vie des gens
(accidents, agressions dus à la consommation d’alcool).
Le citoyen est face à ses responsabilités
La citoyen est face à ses responsabilités devant Dieu et devant la loi du
fait de ses agissements. Il y a un rôle important en matière d’éducation
là aussi que peut jouer la presse. On peut constater que les débits de
boissons alcoolisés ne sont pas fermés. Il est fait appel à la discrétion
pour ceux qui veulent boire.
S’agissant des zaouias, suite à une question, l’orateur note qu’elles ont
historiquement joué un grand rôle dans l’éducation citoyenne et on
bénéficie aujourd’hui de leur expérience.
Concernant les enfants nés hors mariage, le président du HCI se borne à
rappeler que l’on reste favorable aux familles structurées. Il y a un
travail important qui est fait par ailleurs par les associations en faveur
de ces enfants.
Une civilisation universelle
L’Islam est porteur d’une civilisation universelle, le président du HCI
rappelle l’exigence des rationalistes de l’Islam qui insistent sur la
réflexion et la médiation. L’Islam est bâti sur le raisonnement et la foi,
le raisonnement et l’intelligence de la foi.
La pratique de la religion doit être basée sur la connaissance.
Il faut relever dit l’orateur à ce sujet que les savants en Islam occupent
des rangs très élevés.
La connaissance ne s’arrête pas, note Bouamrane Cheikh à un moment donné
de notre existence. Le savoir va du berceau à la tombe.
L’Islam est défini comme la religion du juste milieu. Concernant la
situation des minorités musulmanes dans le monde, le conférencier note
qu’elle reste très difficile surtout depuis le 11 septembre 2001.
En France tout le monde est fixé sur le foulard cela crée des polémiques
sans fin. Or ce voile est en train de partir de lui-même relève l’orateur.
L’éducation des filles, c’est cela l’émancipation.
La vie des minorités est difficile
Les minorités au total demandent le respect de la loi égale pour tous.
Or on parle volontiers dans les pays occidentaux d’archaïsme de l’Islam,
alors qu’Islam d’aujourd’hui on y touche très peu. Les Etats-Unis mènent
des efforts pour réduire les phénomènes d’exclusion mais les progrès sont
longs concède Bouamrane cheikh .
La construction des mosquées dans certains pays européens par exemple est
rendue très difficile car il y a des pesanteurs sociologiques qui défient
la loi-même.
En Algérie les minorités religieuses n’ont pas de problème.
Elles sont libres de leur pratique. On constate une certaine tendance au
prosélytisme chez certaines d’entre elles pourtant profitant de cette
grande liberté. Le HCI a adopté un texte à ce sujet et l’a transmis aux
autorités.
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Ils ont dit
Son excellence M. Serguei Verchinine, ambassadeur de Russie à Alger
“Nous rejetons absolument toute tentative d’assimiler l’islam à la
violence”
“C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai assisté aujourd’hui à la
conférence animée par Bouamrane Cheikh qui a touché à des thèmes très
importants comme l’attitude de l’islam sur le terrorisme et la violence,
le dialogue des civilisations, les valeurs de l’Islam, etc.
Notre intérêt est tout à fait logique parce que l’islam constitue la
deuxième religion de la Russie. Sur les 150 millions d’habitants que
compte la Russie, plus de vingt millions sont des musulmans.
La Russie a toujours été le trait d’union entre l’Europe et l’Asie, entre
l’est et l’ouest. Nous voulons bien que cette caractéristique de la Russie
comme trait d’union soit maintenue. C’est pourquoi nous prêtons une grande
attention au dialogue entre les civilisations et entre les religions. Le
Président de Russie était présent lors du dernier sommet de l’Organisation
de la conférence islamique (OCI) en Malaisie où il est intervenu et a
parlé du souhait de la Russie en tant que pays multiéthnique et
multiconfessionnel, de renforcer ses relations avec l’OCI et le monde
musulman. Nous sommes satisfaits que ce souhait de la Russie ait eu un
écho positif de la part de l’Organisation de la conférence islamique.
Nous rejetons absolument toute tentative d’assimiler l’islam à la
violence. Nous qui avons souffert comme l’Algérie du terrorisme nous
considérons que le terrorisme ne possède ni de religion ni d’appartenance
géographique.
Il ne doit être assimilé ni à une religion ni à une civilisation
quelconque.
Je suis très satisfait aussi que dans son exposé Bouamrane Cheikh ait
insisté sur cela.
Je tiens à féliciter El Moudjahid pour l’initiative d’organiser cette
conférence très utile pour le corps diplomatique et tous les participants,
permettant ainsi une meilleure connaissance et un débat fructueux.
M. B.
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- L’ambassadeur de Suisse en Algérie, M. Michel Gottret
“Traduire le dialogue dans les faits”
La communauté musulmane en Suisse est-elle importante ?
La communauté musulmane existe en effet en Suisse mais je n’ai pas de
chiffres exacts sur son nombre. Il me semble toutefois que l’islam est la
troisième religion chez nous au plan quantitatif.
Beaucoup d’occidentaux font l’amalgame entre islam et intégrisme depuis
les attaques du 11 septembre. Quelle vision a-t-on en Suisse, aujourd’hui,
sur l’islam et le monde musulman ?
Nous ne pouvons pas dire qu’il y a une vision unique des Suisses. Il y a
de multiples facettes comme partout dans le monde. Chacun développe sa
vision sur le monde islamique. Cela dit, il existe, certes, des gens qui
font l’amalgame mais ils ne représentent nullement la majorité. Ce genre
de conférences telle celle que vient d’animer aujourd’hui le président du
Haut conseil islamique aidera justement à en finir avec ces confusions.
Peut-on croire encore aujourd’hui en le dialogue des civilisations alors
que tout prête à dire que le fossé entre les deux mondes occidental et
oriental ne cesse de s’élargir ?
Il faut bien y croire. Le problème c’est de le mettre en œuvre
pratiquement. En fait il faut vraiment croire en ce dialogue pour le
traduire dans les faits concrètement comme l’a si bien dit le Président
Abdelaziz Bouteflika.