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Interview du président du HCI au quotidien El-Watan

le 06 octobre 2001


Question 1-Quel sens donne-t-on aujourd'hui au "djihâd" ? Le concept puise-t-il véritablement son essence de l'Islâm ou y a-t-il eu dérive dans son interprétation ?

Réponse 1 : -Le concept de "djihâd" a deux sens, l'un large et l'autre plus restreint. Dans le premier cas il signifie l'effort sur soi-même pour maîtriser ses passions ; dans le second cas, il indique le droit légitime de se défendre contre une occupation étrangère. En Occident, on traduit ordinairement ce terme à tort par "guerre sainte", on devrait le rendre plutôt par "guerre juste". Le prophète de l'Islâm a laissé un hadîth (propos) célèbre recouvrant cette double signification, lorsqu'il est revenu d'un conflit : "Nous sommes revenus d'un petit djihad pour pratiquer un grand djihad". Depuis toujours, l'Islâm a condamné la violence injuste, comme l'indique le verset : "celui qui a tué un homme qui lui même n'a pas tué ou n'a pas commis de violence sur la terre est considéré comme s'il avait tué tous les hommes et celui qui a sauvé un seul homme est considéré comme s'il avait sauvé tous les hommes" (S.Al-mâida -la table, verset 32).

Dans certaines circonstances historiques, quelques mouvements ont parfois mal interprété le concept ; il s'agit d'une dérive que l'Islâm orthodoxe n'autorise pas. Enfin, proclamer le "djihâd" est du ressort des grands savants qui représentent la communauté musulmane, dans son ensemble, et non du ressort de telle ou telle minorité qui n'est pas qualifiée pour cela.

Question 2 -Au regard de l'Islâm, que représentent les attentats-suicides ?

Réponse 2 - Les attentats-suicides sont aujourd'hui très connus, ils ont été pratiqués par les Japonais lors des conflits, comme on l'a vu lors de la seconde guerre mondiale. Dans l'histoire de l'Islâm, on en trouve des exemples dans une secte dite "des assassins " (hachchachînes) ; cette secte a pratiquement disparu et n'a guère laissé de disciples que dans des situations particulières ici ou là. Actuellement, les attentats-suicides sont pratiqués au Moyen-Orient et ailleurs pour défendre un territoire occupé indûment.

Question 3 - les pratiques des groupes islamistes actifs n'ont-elles pas des accointances avec celles de la secte des assassins ?

Réponse 3 - On n'a pas de preuves formelles là-dessus, mais la pratique du "kamikaze" n'appartient pas seulement à cette secte ; elle s'est étendue à plusieurs pays pour des raisons politiques ou d'autodéfense.

Question 4 - Les musulmans parviennent-ils réellement à faire la distinction entre l'Islâm et l'islamisme politique, d'autant que l'on veut éviter l'amalgame dans les sociétés occidentales ?

Réponse 4 - Les musulmans dans leur immense majorité distinguent réellement l'Islâm comme doctrine monothéiste, définie par ses textes fondateurs et l'effort de ses savants. Quant à l'expression "Islâm politique", elle est toute récente et date à peine de quelques années. L'amalgame vient le plus souvent des médias de l'Occident, malgré la position de certaines voix autorisées qui le condamnent ; ces voix ne sont pas encore suffisamment nombreuses et ne sont pas toujours écoutées. Il faut encore préciser que l'Occident appelle "terrorisme" indifféremment les actes meurtriers individuels ou collectifs qu'il est juste de condamner, parce que leurs victimes sont souvent des personnes innocentes et les actes légitimes de défendre son pays et de combattre une occupation étrangère, comme c'est le cas en Palestine où il s'agit d'une résistance nationale légitime. Une telle distinction doit être faite sans équivoque aucune.

Question 5 - L'application de la "charîa" dans sa dimension rigide-voire étriquée-à la manière afghane est une grave atteinte aux droits de l'homme. Ne pensez-vous pas que l'on devrait séparer la religion du politique pour éviter de telles dérives ?

Réponse 5 - la "charîa" ou droit musulman peut être interprétée d'une manière large ou étroite selon les pays et les époques ; cela dépend du degré de développement de ces pays et de la compétence des savants qui sont chargés de l'expliquer. En d'autres termes, cette situation existe également dans les autres religions (judaïsme et christianisme notamment) où l'on rencontre l'interprétation "close" ou l'interprétation "ouverte", comme dit un philosophe. Les droits de l'homme, en effet, peuvent pâtir d'une interprétation trop littérale des textes. Mais ces droits ne sont guère respectés dans beaucoup de pays, même avancés sur le plan économique et culturel. Séparer le religieux du politique est plus facile à dire qu'à faire. On connaît des pays qui ont proclamé cette séparation depuis longtemps et qui ont commis des pratiques contraires aux droits de l'homme, comme les pays marxistes, et les Etats de dictature (tels le nazisme ou le Chili de Pinochet.). Comme on le voit, le problème est complexe.

Question 6 - Admettons que le politique ne peut se soustraire à la morale, comme vous l'avez si bien développé. La morale émane t-elle exclusivement de la religion ?

Réponse 6 - Il est indiscutable que la politique et la morale coexistent dans toutes les cultures. La politique est étroitement liée à une philosophie ou à une éthique avec des rapports divers ; selon que la première respecte ou non la seconde, nous avons affaire à une morale philosophique ou religieuse, celle-ci imprégnant davantage la vie sociale (spiritualité, principes de conduite…). Au siècle dernier, un philosophe rationaliste, Albert Bayet, a mis au point un traité de morale laïque, mais il n'a guère été suivi. La plupart des pays avancés admettent que la politique ne saurait se soustraire à la morale, elle-même très souvent liée à la religion ou à la sagesse (bouddhisme) ; la morale religieuse n'est pas exclusive mais elle est dominante dans la plupart des civilisations.

Question 7 - Si l'on devait croire que les trois religions monothéistes prêchent la paix, pourquoi génèrent-elles autant de violence ?

Réponse 7 - Les trois religions monothéistes prêchent la paix à leurs adeptes ; on y retrouve "les dix commandements" dans leurs grandes lignes, à quelques variantes près. Mais les êtres humains les appliquent plus ou moins ; parfois, ils s'en écartent, poussés par leurs passions ou leurs intérêts. Les chefs religieux, leurs guides spirituels, s'efforcent de les ramener à l'observance de la foi et des textes sacrés, intelligemment compris, mais ils n'y parviennent pas toujours, les hommes étant tantôt anges et tantôt bêtes ; pour être juste, il faut dire que la violence ne vient pas seulement des religions, mais aussi de la volonté de domination et de conquête. L'histoire fourmille d'exemples de ce genre.

Question 8 - Devons-nous continuer à pratiquer l'Islâm selon les rites du VIIème siècle ?

Réponse 8 - Dans l'Islâm comme dans les autres religions, nous devons distinguer les préceptes directeurs, tirés des textes sacrés, de leur application suivant le temps et l'espace. Les hommes du VIIème siècle vivaient à une époque à laquelle ils se sont adaptés. Nous devons aujourd'hui adapter la pratique de l'Islâm à notre temps, en observant ses principes fondamentaux dans leurs esprits et dans leurs rites, si nous avons vraiment la foi. L'évolution se fait naturellement, en tenant compte du progrès de la culture et de la science. Nos ancêtres ne connaissaient pas nos moyens de communication et les facilités dont nous jouissons. Cela ne nous empêche nullement de vivre notre spiritualité d'une manière ouverte, de répandre le bien et la paix autour de nous. Le poète ne dit-il pas : "La foi qui n'agit point est-ce une foi sincère ? . "

Question 9 - Les exégètes ne devraient-ils pas donner une interprétation du Coran et de la Sunna adaptés aux temps modernes ?.

Réponse 9 - Les exégètes musulmans s'efforcent, à chaque époque, d'interpréter le Coran et la Sunna, conformément aux besoins et aux aspirations de leur communauté. On peut suivre aisément cet effort dans les grands commentaires depuis les origines jusqu'à nos jours. Il suffit de citer Tabarî , Al Râzi, Al Qortobî pour la période classique, et plus près de nous, Muhammad Abduh, Muhammad Al-Bâhî, et Ibn Bâdîs. A côté de ces noms illustres, il existe une série d'ouvrages récents qui sont accessibles à tous et s'adressent aussi bien aux enfants, qu'aux adultes et aux spécialistes.

Question 10 - Tamazight langue nationale. Qu'en pensez-vous ?

Réponse 10 - Cette question devrait s'adresser plutôt aux linguistes et aux hommes politiques. J'ai évidemment une opinion là-dessus ; comme homme de culture, il m'est arrivé souvent de l'exprimer dans la presse. Aujourd'hui, je parle en tant que responsable du Haut Conseil Islamique ; je suis donc tenu à l'obligation de réserve. Cette institution s'occupe surtout des études islamiques approfondies pour lesquelles elle est compétente.