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Conférence à Astana (Kazakhistan) 29- 30 juin 2010
Texte du Dr Bouamrane Chikh.
délégué de l’Algérie



Monsieur le Président de la Conférence générale, Honorables délégués,

Je vous salue et vous présente la contribution de mon pays à vos travaux. Au début, il m’est agréable de rappeler que j’avais déjà participé à Cordoue (Espagne) en 2007 sur les moyens de combattre l’islamophobie. Ce colloque avait été organisé aussi par l’OSCE. J’espère que les recommandations de la présente conférence aboutiront à des solutions pratiques susceptibles d’être appliquées par tous.
Préambule
Déjà en 1991, le Conseil de l’Europe a reconnu que « l’Islâm a souffert de l’image déformée que l’on en donne à travers, par exemple, des stéréotypes hostiles ou orientés et les Européens sont peu conscients tant de la valeur de sa contribution passée que du rôle positif qu’il peut jouer aujourd’hui dans notre société. Les erreurs historiques, l’approche sélective adoptée pour l’enseignement et la présentation simpliste qui est celle des médias sont responsables de cette situation ». Après le 11 septembre, le danger d’islamophobie s’est considérablement aggravé : des propos malveillants sont répandus sur l’Islâm et sa culture. On les retrouve, soit dans des livres, soit dans des articles de presse, soit dans des émissions télévisées. Le but de ces exposés n’est pas de faire connaître l’Islâm à partir de ses textes fondateurs, de ses symboles ou des études pertinentes, fondées sur des documents crédibles. Il consiste plutôt à déformer les faits au maximum et à avancer des accusations graves, sans les fonder sur une analyse objective et sans donner des référence exactes. L’objectif recherché semble être plutôt de porter atteinte à une religion respectable, professée par plus d’un milliard 500 millions de fidèles à travers le monde.
L’islamologie, mise en œuvre par l’Occident, serait mieux accueillie par les fidèles de l’Islâm, si elle se débarrassait totalement de ses présupposés scientistes, en se rapprochant davantage de l’Islâm authentique. Le Haut Conseil Islamique veut justement aider à une meilleure connaissance de notre religion, en précisant les principaux concepts qui lui servent d’assises, en corrigeant les erreurs qui circulent si souvent sur son compte, dans les milieux qui lui sont étrangers, en écartant l’invective et la polémique stérile. Fermeté et courtoisie, telle est la méthode que nous avons choisie.
Les mesures à prendre
Des mesures efficaces peuvent être prises pour combattre l’islamophobie. Les rapports élaborés par les Nations Unies ont suffisamment analysé l’islamophobie. Il n’est pas nécessaire d’y revenir en détail. Il nous paraît plus pratique de proposer deux séries de mesures pour combattre cette volonté délibérée de déformer l’Islâm par ignorance et mauvaise foi, en recourant à la diffamation et à la violence, soit verbale, soit physique.


- Les mesures persuasives - système éducatif et culture
1- Pour dissiper les préjugés tenaces, dès l’enfance, la priorité est de présenter aux jeunes gens des textes à leur portée, donnant une image exacte de l’Islâm par les meilleurs spécialistes, ce qui revient à contrôler les manuels scolaires en usage dans les pays étrangers à l’Islâm. Les Universités comportent ici ou là des départements d’islamologie qu’il est nécessaire de généraliser pour former les professeurs qualifiés, partisans convaincus de l’importance du dialogue entre les cultures et les religions.
2- L’Etat concerné doit intervenir dans ce secteur et mettre à la disposition des journalistes, des documents, susceptibles de se présenter l’Islâm d’une manière objective et pédagogique. Des films et des C.D peuvent servir utilement à cette tâche. La culture en général joue un grand rôle pour éclairer le public et lui fournir des ouvrages et des revues spécialisés sur l’Islâm, disponibles dans les bibliothèques et les librairies, à des prix abordables. Des conférenciers renommés sont invités régulièrement à la télévision, à la radio, dans des salles publiques. Le but recherché est de favoriser le dialogue des cultures dans le respect des différences.
- les mesures dissuasives
1-Une législation contraignante doit être élaborée par l’ONU et les Etats non musulmans pour sanctionner pénalement par des amendes et éventuellement l’emprisonnement contre toute diffamation ou violence à l’encontre de l’Islâm ou ses adeptes pour le faire respecter par la loi. Pratiquer la tolérance, comme on le recommande ici ou là, est nettement insuffisant. Ce terme comporte plutôt la condescendance et même le paternalisme. Il faut exiger le respect mutuel des convictions et des croyances. Plusieurs Etats dans le monde permettent l’atteinte à la dignité, la caricature, la diffamation, le dénigrement, sous prétexte de liberté d’expression. Une telle liberté ne saurait devenir une excuse pour accepter l’irrespect, provoquer la haine et le racisme. Des lois sévères doivent être adoptées pour mettre un terme à ces pratiques.
2- Dans plusieurs pays, les droits de l’homme sont piétinés, lorsqu’il s’agit de l’Islâm et des musulmans. Ils sont suspectés sans preuves, persécutés, victimes de mesures discriminatoires. Dans la vie quotidienne ou en voyage, ils sont considérés comme des « terroristes » en puissance et livrés à l’arbitraire. Les droits de l’homme s’imposent à tous les Etats et à tous les peuples sans exception, sans quoi ils perdent tout crédit. Il est temps de prendre des dispositions juridiques fermes pour mettre fin à cette situation difficile. Les Etats sont appelés à prendre des positions courageuses contre toutes les formes de discrimination, si l’on veut vraiment instituer la justice, l’égalité et la paix entre tous. C’est à ce prix que la confiance peut renaître et le dialogue fécond s’instaurer efficacement. La dernière déclaration du pape Benoît XVI, souhaitant un dialogue sincère entre l’Islâm et le christianisme est un pas dans ce sens, corrigeant un peu celle de Ratisbonne (septembre 2006) qui a soulevé des protestations dans le monde musulman.
Bibliographie
1. Bulliet (R.W.), La civilisation islamo-chrétienne, édit. Flammarion, Paris, 2006.
2. Bouamrane (CH.), La contribution de l’Islâm à la civilisation de l’occident, in revue Les études islamiques, nº3-juin 2003-
3. Geisser (V.), La nouvelle islamophobie, édit. La découverte, Paris, 2003.
4. Pelikan (J.), A qui appartient la Bible ? édit. La table ronde, Paris, 2005.
5. Rapport à l’Assemblée générale de l’ONU du 21 août 2007 sur la discrimination, le racisme…

Annexe :

Dans son discours du 12 septembre dernier et devant un auditoire catholique allemand, le pape Benoît XVI a eu des propos déplacés à l’endroit de l’Islâm et de son Prophète. Le pape a fait référence à une controverse qui a opposé, au 14è siècle, un Empereur byzantin dont il a donné le nom et un intellectuel persan qu’il n’a pas nommé. L’Empereur en question, qui ne constituait aucunement une référence, avait accusé le Prophète de l’Islam d’avoir semé le mal et l’inhumanité et d’avoir diffusé son message par les armes ! Pourquoi ce retour au Moyen Age et à ses préjugés, alors que nous sommes au 21è siècle ? La position du pape actuel se démarque ainsi nettement de celle de son prédécesseur Jean-Paul II et de la déclaration du concile Vatican II qui a exhorté « Chrétiens et Musulmans à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle …, à protéger et à promouvoir ensemble pour tous les hommes la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté… ».
Un agresseur extérieur, tandis que le jihâd majeur consiste à maîtriser les passions et à pratiquer la paix et la justice.
D’une manière générale, la violence est inhérente à la nature humaine. Il faut des efforts méritoires pour l’écarter. Notre père Adam a eu deux fils : l’un a tué l’autre. Nos religions s’efforcent de neutraliser les tendances à la violence par la patience, la piété et l’amour du prochain.
L’Islâm prêche la paix et non la violence : « Celui qui a tué un homme qui n’a pas commis de meurtre ou répandu de maux sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes ; et celui qui sauve un seul homme, c’est comme s’il avait sauvé tous les hommes » (Coran, s.5, v.32).
Le fanatisme dont parle le pape n’est pas lié, comme il voudrait le faire croire, à l’Islâm à l’exclusion des autres religions, civilisations ou cultures. Au contraire, l’Islâm préconise le pardon et la tolérance. Quant à la violence, elle a touché à un moment ou à un autre toutes les sociétés, depuis l’antiquité à nos jours. La mission de chacune des religions est de la réduire, en éliminant au préalable ses causes réelles.
Parler de terrorisme nécessite d’abord de le définir d’une manière exacte. Les Nations Unies ont tenté de le faire sans y parvenir. Certains veulent le confondre avec la résistance légitime à l’occupation étrangère (comme c’est par exemple le cas actuellement de la Palestine et du Liban). Associer le terrorisme à l’Islâm est une absurdité évidente puisque le terrorisme affecte des pays non musulmans comme l’Irlande ou le Sri Lanka.
Ce qui est encore plus surprenant dans le discours du pape, c’est qu’il affirme comme une sentence que le christianisme est fondé sur la raison et la philosophie grecque, tandis que l’Islâm serait, selon lui, étranger à l’une et à l’autre ! Cela est totalement infondé. Tout au long du Coran, en effet, il est fait appel à la raison qui gouverne le comportement du croyant et fortifie sa foi et il n’y a dans l’Islâm aucune opposition entre la raison et la foi. La question du rapport de la raison à la foi s’est posée aux trois religions révélées et la réponse a été apportée par trois de leurs représentants les plus qualifiés à l’époque médiévale : Ibn Rochd (Averroès), Maïmonide et Thomas d’Aquin. Tous les trois étaient nourris de philosophie grecque. La philosophie hellénique, faut-il le rappeler, a été traduite en arabe à Baghdad et transmise à l’Europe médiévale ? Comme chacun sait, Ibn Rochd a été le commentateur d’Aristote. Chacun de ces trois grands penseurs est une autorité incontestée dans sa religion. Si le pape veut rappeler les spécificités du christianisme, c’est son droit, notamment lorsqu’il demande à ses coreligionnaires de dire clairement en quel Dieu ils croient. Mais, il se trompe lourdement lorsqu’il affirme que pour l’Islâm, Dieu est absolument transcendant au point que sa volonté échappe à nos catégories ! En réalité, dans l’Islâm Dieu est amour ; « Il est plus proche du croyant que sa veine jugulaire » (Coran, s.50, v.16). Il est plein de miséricorde à son égard et lui pardonne ses péchés, lorsqu’il fait preuve de repentir sincère.
S’il est juste d’éviter les confusions entre les religions et de délimiter les conditions du dialogue, encore faut-il éviter de s’immiscer dans ce qui fait l’originalité des autres religions et respecter les différences qui existent entre elles. Sans cette condition fondamentale, aucun dialogue inter- religieux ou inter-culturel n’est possible.
Le discours de Benoît XVI ne favorise pas le dialogue ; il nourrit, au contraire, le climat d’islamophobie qui s’est amplifié en Occident, surtout depuis le 11 septembre 2001. Si le pape souhaite un vrai dialogue avec l’Islâm, il importe qu’il prenne d’abord connaissance de l’Islâm, en faisant appel aux spécialistes islamologues catholiques qui ont le mieux compris notre religion comme les regrettés Louis Massignon, Louis Gardet et Jacques Berque, en évitant de recourir de nouveau à la controverse et à la polémique stériles.
Nous sommes en droit de demander au pape de reconsidérer sa position dans un sens conforme à la déclaration du concile Vatican II, de manière à permettre une compréhension mutuelle entre nos deux religions universelles.

 


Alger, 22/06/2010



ÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜÜ .Dr Bouamrane Chikh
- Président du Haut Conseil Islamique – Alger.

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